Un mouvement pan-européen pour réformer 

les institutions européennes

 

A Copenhague, nous avons rencontré Ole Willers et David Escudero qui font partie du mouvement européen DiEM25. Fondé en 2015 par Yanis Varoufakis, ministre des finances grec durant la crise de 2008, le mouvement est soutenu par de nombreuses personnalités telles que Julian Assange (fondateur de WikiLeaks) ou Noam Chomski (figure intellectuelle majeure de l'anarchie et du socialisme).

DiEM25 a pour objectif de rendre les institutions européennes démocratiques d’ici 2025. Le mouvement n’est pas, pour le moment, un parti politique : il n’a pas ambition à présenter des candidats à des élections. Le mouvement est fondé sur une charte, le « Manifesto », co-écrit par ses fondateurs.

L’objectif de DiEM25 est de proposer une réforme de l’Union Européenne, notamment contre les politiques d’austérité, grâce à un mouvement qui fonctionne sur des bases démocratiques : où les membres prennent directement les décisions.

 

Eurogroup et New Deal Européen

Le mouvement est fortement influencé par Yannis Varoufakis qui dénonce le fonctionnement institutionnel non démocratique de l’Union Européenne parce qu’il l’a expérimenté de l'intérieur, en tant que ministre, et notamment les décisions au sein de l’ Eurogroup. L’Eurogroup est un organe informel de l'Union Européenne qui rassemblent les représentants de la Banque Centrale Européenne (BCE) du Fond Monétaire International (FMI) et les différents ministres de la finance des pays membres de l’U.E. Dans les faits c'est le lieu des prises de décisions en matière économique et financière de l’U.E comme par exemple le renflouement des banques après la crise en 2010 ou le refus de restructuration de la dette grecques en 2015. Yannis Varoufakis  explique avec une grande clarté dans son interview à France Culture comment la restructuration de la dette grecque, programme qu’il avait construit solidement, n’a même pas pu être discuté à l’Eurogroup. En off, les personnalités importantes, telle Christine Lagarde (présidente du FMI) était d’accord avec ses propositions, pourtant, de manière officielle il n’a même pas pu discuter ses propositions qui offraient une possibilité alternative à l’austérité que connais la Grèce aujourd’hui. L'enjeu n'était pas économique mais bien politique : lutter contre tout bouleversement démocratique des institutions européennes. Il fallait lutter radicalement contre le mouvement progressiste et anti-austérité que représenter le gouvernement d’Alexis Tsipras. La crainte de la Troïka (terme désignant la Commission Européenne, la BCE et le FMI) était de voir le même phénomène arriver ensuite au Portugal, en Espagne, ou dans d’autres pays européens et, à terme, d’ouvrir une brèche pour la réforme des institutions européennes. La Troïka a donc utilisé un mécanisme d’immunité, de défense, radical en envisageant aucune solution à la sortie de la crise pour la Grèce, et ce, pour se protéger elle-même quitte à plonger le pays dans une crise économique et sociale sans précédent.

 
 

Le « New Deal Européen » est la principale proposition politique du mouvement DiEM25. C'est un véritable programme politique avec des politiques publiques précises et conçu par des milliers de contributions de ses membres. Le New Deal du mouvement propose notamment le contrôle de la finance, la gestion macro économique à l'échelle nationale, la rénovation de l'Euro, l'investissement massif dans les énergies renouvelables et l'agriculture  biologique ou encore la mise en place progressive d'un revenu universel européen. Selon Ole Willers c'est l'un des sujet les plus passionnants que d’avoir participé à son écriture avec les quelques 6000 autres membres du mouvement.

 
 

Fonctionnement du mouvement

Le mouvement fonctionne à deux échelles. L’échelon local est composé de groupes locaux autonomes, DiEM25 Spontanous Collectives (DSC), qui se réunissent et élaborent des stratégies de communication et d’actions locales et soumettent des propositions sur la plateforme numérique du mouvement.

L’échelon global, européen, est composé de trois conseils.

Le premier conseil est appelé le « Coordinating Collective - CC », c'est l'organe de coordination du mouvement, il est composé de douze membres qui sont élus avec un renouvellement des sièges par moitié chaque année. Ils ont autorité dans la plupart des décisions du mouvement, dans l’organisation des événements (campagnes, assemblées, etc.), dans la rédaction des communiqués de presse lorsque d’un événement exige une réponse rapide et dans les recommandations de démarches disciplinaires d’un membre du mouvement au Conseil de Validation. Ses membres sont défrayés pour leur activités au sein du mouvement.

Le second conseil est appelé « Panel Consultatif » il est composé de personnalités influentes et connues. Ceux-ci ont une fonction de promotion et de conseil du mouvement. On y compte aujourd'hui 26 membres dont Julian Assange, Cecile Duflot ou encore Ken Loach. Ces membres sont désignés sur proposition d’un ou plusieurs membres du mouvement, la proposition est ensuite soumise au Collectif de Coordination et approuvé par le Conseil de Validation.

Ce qui nous mène au dernier conseil, et peut-être le plus intéressant : le Conseil de Validation. C'est celui qui a autorité dans la validation des décisions « allant au-delà du rôle de coordinateur du Conseil de Coordination » mais aussi lorsque des décisions rapides, qui n’ont pas le temps d’être soumises à tous les membres, doivent être prises, dans les procédures d’expulsion de membres ne respectant pas les principes du Manifesto, dans la résolution des conflits internes, ou encore, dans la supervision et la validation du processus d’amendement du Manifesto. L’intérêt principal du Conseil de Validation réside sans doute dans la désignation de ces 100 membres qui ne sont pas élus mais tirés au sort parmi les membres volontaires. La sortition - tirage au sort - a lieu tous les trois mois et renouvelle de moitié le groupe du Conseil de Validation.

Le mouvement s'auto définit comme féministe et pratique donc une politique stricte de parité à l’intérieur de ses conseils.

Le mouvement fonctionne grâce à une plateforme numérique ouverte à tous les signataires du Manifesto. C’est une interface de discussion et de vote en ligne. Les votes concernent les propositions qui émanent du Collectif de Coordination ou des groupes locaux – DSC - et statut sur toutes les décisions qui ne sont pas déléguées à un des conseils. Les discussions pour arriver à ces différentes propositions ont lieu sur le site de DiEM25 sous la forme classique d’un forum (image). Chaque communication a besoin d’une « validation » du Collectif de Coordination. Celui-ci émet aussi un texte préambule à chaque proposition de vote.

 
 

Par exemple, le mouvement se positionne en soutien à des candidats aux différentes élections en Europe. Ainsi, pour les élections présidentielles françaises de 2017, le mouvement DiEM25 a appelé, à 59,84%, « les progressistes français à (1) voter au premier tour de l’élection présidentielle pour n’importe quel candidat autre que Le Pen et Fillon, (2) // faire campagne pour une liste unique de candidats progressistes internationalistes aux élections législatives ». Plus spécifiquement, 18,83% des membres appelaient à voter pour Jean-Luc Mélenchon, 13,62% pour Benoît Hamon et 8,08% pour Emmanuel Macron.

 

DiEM25 un mouvement strictement démocratique ?

Le mouvement DiEM25 a pour ambition de « démocratiser » les institutions européennes. Cependant, pour se faire il est fondamental que sa propre organisation soit démocratique, « the process maters ». Bien qu'ayant une structure plus horizontale que la plupart des mouvements ou partis politiques, il reste plusieurs failles dans l'organisation démocratique de DiEM25. Après l’analyse de ses méthodes de fonctionnement on s’aperçoit que malgré une volonté de créer une structure dite démocratique le pouvoir risque de rester majoritairement au main d’un petit groupe : les douze membres du Conseil de Coordination. 

Le premier écueil démocratique réside dans le fait que le Manifesto ai été écrit par les membres fondateurs, peut-être Yanis Varoufakis lui seul, et ne soit pas le produit d’une intelligence collective de ses membres. En l’état, tant qu’il n’y pas eu plusieurs modifications substantielles du Manifesto, DiEM25 reste fondamentalement le produit d’une certaine forme d’élitiste plutôt qu'une production émanant de l'intelligence collective populaire. Il est important que le mouvement ne soit pas dénaturé de son intention première, un texte fondateur est donc essentiel, mais son appropriation par ses membres en reste d’autant plus nécessaire.

Le second écueil démocratique réside dans le déséquilibre entre les deux organes le Conseil de Coordination (élu) et le Conseil de Validation (tiré au sort). Il est bien spécifié dans le règles de fonctionnement du mouvement que le Conseil de Validation n'est pas un organe de contrôle du Conseil de Coordination et ne peut pas se réunir de façon indépendante. L’impossibilité de prendre l’initiative de se réunir et la fréquence de renouvellement 4 fois plus élevé assure un pouvoir largement inférieur aux membres du Conseil de Validation. Les membres tirés au sort ne seront membres du conseil uniquement 3 mois alors que les membres du Conseil de Coordination sont élus pour un an. On peut facilement imaginer qu’à cette échelle (européenne) seule les personnalités connues et influentes seront en capacité de se faire élire au sein du véritable organe de pouvoir de DiEM25 : le Conseil de Coordination. De plus, il n'est pas prévu ni limitation des mandats, ni révocation des membres élus, ce qui assure par exemple à Yannis Varoufakis un siège au Conseil de Coordination sans limite de temps tant sa place est centrale dans le mouvement. Il suffit de parcourir les différentes page du site de DiEM25 pour voir que les différentes vidéos et articles sont autocentrées sur son fondateur.

Le troisième écueil démocratique réside dans la capacité de ces membres à être force de proposition en étant directement à l’initiative de propositions débattues puis votées. D’après Ole Willers et David Escudero la plupart des propositions émanent, pour l’instant, du haut, du Conseil de Coordination. On retrouve donc ici la même dynamique verticale que dans certain parti politique, comme la France Insoumise en France, qui prône un fonctionnement plus horizontal et développe des outils en ce sens, mais où l’initiative, les prises de décisions stratégiques, les propositions, émanent toujours d’une élite : les leaders du groupe. Ces organisations si elles ont réellement pour ambition de changer radicalement les institutions vont devoir aller beaucoup plus loin dans leur fonctionnement démocratique interne. 

Enfin, le quatrième et dernier écueil démocratique du mouvement réside dans son caractère très fortement ancrée sur la participation numérique. Le numérique en démocratie est souvent vu comme la solution miracle qui va permettre à chacun de participer. L’argument majeur étant qu’avec le mode de vie contemporain les gens n’aurait pas le temps de participer à la vie politique de la cité. Le numérique effacerait cette barrière car il demanderait un investissement moindre que les assemblées physiques plus chronophage. Les plateformes de vote en ligne sont malheureusement souvent des exemples d'appauvrissement de la démocratie car il la vide de sons sens : la plupart du temps les individus ne participe pas à une phase de débat collectif et le vote se transforme en clic, en « j’aime ». Chacun reste alors dans ses aprioris et il n'y a pas ou peu de création d'intelligence collective. Il est vrai que la gauche depuis 40 ans a épuisé ces militants en Assemblées Générales interminables. Les exemples récents des mouvements des places, avec Nuit Debout en France, a finit de confirmer l’inefficacité des assemblées pour certains militants. Il est vrai qu’un fonctionnement démocratique en assemblée nécessite un règlement clair et une facilitation de qualité, des modérateurs compétents. Quiconque a déjà expérimenter les débats sur interface numérique se rend compte de la perte de qualité dans les échanges. Non seulement dans le fond mais aussi dans leurs qualités relationnels. La vertu de la démocratie ne réside pas seulement dans la supériorité de l’intelligence collective face à l’intelligence individuelle, elle réside aussi dans sa capacité à créer de l’interaction, du lien entre les gens, de former des groupes qui s’organisent avec un objectif commun ce qui contribue à donner un sens à leur existence. L’interface numérique possède une faible capacité d’interaction humaine, d’empathie, d’ouverture à l’autre, d’ouverture à la différence, elle ne favorise pas la rencontre des mondes. Facebook en est un très bon exemple avec sa capacité algorithmique à enfermer chacun dans des bulles auto-complaisantes sur son mode de vie ou ses idéologies. La démocratie dans l’espace public, en assemblée, est un outil puissant qui peut permettre de faire exploser ces barrières. Une analyse complète des outils démocratiques numériques devrait aussi aborder les problématiques que pose l’anonymat du net dans un fonctionnement démocratique ou encore la question de la pollution des conversations par les « trolls » (personne qui multiplie les interventions bornés et insultantes dans une conversation numérique). Une autre problématique de fond que pose la question de la prédominance du numérique en démocratie est celui du risque de délégation du fonctionnement démocratique numérique à ceux qui seront en capacité de le mettre en place : les grand groupes privés tel que Facebook ou Google qui auront alors la main mise sur les décisions politiques des peuples, perspective qui peut donner le vertige.

Les outils numériques peuvent être efficaces et doivent être développés mais il est essentiel qu'ils restent des outils de facilitation et ne deviennent pas le centre du fonctionnement démocratique de nos sociétés. Bien souvent, les « civics-techs »  (nouveaux outils numériques de démocratie) sont essentiellement centrés sur leur fonctionnement numérique et délaissent la démocratie physique qu’ils limitent a de simples groupes de consultation. Les plateformes numériques sont importantes à l'essor de la démocratie mais il est nécessaire de trouver un équilibre avec la construction d'assemblées délibératives physiques qui permettent le déploiement concret de l’ensemble des vertus de la démocratie. 


DiEM25 brille dans son côté paneuropéen, le site est disponible en 9 langues et les personnalités qui le compose viennent des quatre coin de l’Europe. Le projet de dépasser l’Union Européenne technocratique pour créer une Europe des peuples est devenu essentiel face à l’obscurantisme des mouvements nationalistes qui prennent de l'ampleur partout en Europe. DiEM25 crée une proposition alternative, notamment avec sa proposition de New Deal Européen, et de par l’expérimentation d’une organisation horizontale presque démocratique à l’échelle européenne. Mais, pour réussir son pari, DiEM25 va devoir augmenter largement le pouvoir de son organe démocratique, c’est-à-dire non élu, le Conseil de Validation, valoriser largement les propositions à l’initiative de ses groupes locaux et s’appuyer fondamentalement sur ses groupes locaux pour organiser des assemblées démocratiques et populaires, c’est-à-dire inclusives et en capacité de délibérer.


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